Si vous la suivez sur Twitter ou sur Instagram, vous la connaissez sûrement pour ses articles sur votre prochaine série préférée, pour ses analyses sociétales, pour sa connaissance très pointue des dix-sept saisons de Grey’s Anatomy ou pour sa vision personnelle et toujours juste de la pop culture.

Journaliste à Buzzfeed puis animatrice et créatrice du podcast Miroir Miroir (Binge Audio), Jennifer Padjemi passe aujourd’hui au long format avec la sortie d’un essai aussi érudit que passionnant, Féminismes et pop culture (éditions Stock), dans lequel elle analyse ce qui s’est passé sur nos écrans ces dix dernières années et les multiples manières dont la pop culture a changé notre manière de voir le monde.

Elle raconte aussi toutes ces héroïnes qui nous inspirent, d’Hannah Horvath de Girls à Cristina Yang de Grey’s Anatomy (forcément !) en passant par Beyoncé ou Aya Nakamura. On a parlé avec Jennifer de son amour pour la pop culture, de représentation, de sa passion pour les friperies, de mode et de son essai à lire absolument !
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Comment as-tu eu envie de passer au long format avec cet essai écrit à la première personne dans lequel tu analyses la manière dont la pop culture nous a fait avancer collectivement sur certains sujets de société ?

Ces sujets m’intéressent depuis que je suis étudiante ! Mon premier mémoire d’études, écrit il y a dix ans, portait sur la représentation des femmes dans les série et leur impact sur les téléspectateurs·trices et le second sur l’évolution des personnages noirs à la télévision et au cinéma. Pendant ma vingtaine, j’ai consommé la culture dans tous les sens du terme : musique, cinéma, séries… Pour moi c’est l’âge auquel chacun·e construit ses goûts, qu’ils deviennent plus clairs et précis, un moment de nos vies où l’on comprend l’impact qu’ils ont sur nous. Mon métier et cette consommation culturelle m’ont menée naturellement vers cet essai.

J’ai voulu en faire un essai personnel et journalistique qui part d’une expérience vraiment ancrée tout en l’appuyant sur des faits concrets. Je me suis beaucoup inspirée des essais anglo-saxons. En France, même si cela se fait de plus en plus, je continue à voir des autrices qui ont du mal à parler d’elles. Pour moi il faut réussir à se raconter soi sans en faire une histoire autobiographique. Le but ce n’était pas de raconter toute ma vie personnelle mais de voir comment la pop culture est à la fois une expérience personnelle et globale.

Quelle importance la pop culture a-t-elle eu pour toi dans ta construction ?

Je pense que la pop culture peut vraiment changer notre perception de l’amour, de l’amitié, de nous-même, de l’estime de soi…Elle m’a permis d’envisager le monde autrement. Je peux même dire qu’elle m’a sauvé la vie : elle a répondu à beaucoup de mes questions, comme si les scénaristes ou réalisateurs·trices avaient écrit telle série ou tel film pour moi et que je me reconnaissais enfin.

La pop culture peut aussi être thérapeutique, elle permet d’en apprendre plus sur des situations que nous n’avons pas vécues personnellement.

J’en parle plus longuement dans l’essai, mais j’ai par exemple beaucoup appris sur les questions LGBT+ et sur une vision du couple moins normative. Les œuvres inclusives nous ouvrent d’autres horizons et déconstruisent nos idéaux.

Lorsqu’on a vu Hannah Horvath, le personnage principal de la série de Lena Duhnam Girls arriver sur les écrans, ça a été une révolution.

Tu parles aussi plusieurs fois de ton rapport au féminisme. S’est-il construit au contact de certaines héroïnes fictionnelles ?

Je ne suis pas devenue féministe grâce à des héroïnes de séries ou de film mais elles m’ont permis de comprendre qu’il était possible d’être une femme indépendante, de parler de sexualité sans être considérée comme une « salope », de penser à sa carrière, de sortir des codifications hétérosexuelles, de déconstruire des codes imposés depuis le plus jeune âge. Je pense que plus on aura des œuvres qui vont dans ce sens, plus les enfants d’aujourd’hui seront les féministes de demain ! Et elles auront tout compris ! Ma génération a eu tout cela assez tardivement, nous avons été obligées de nous construire dans un monde où les femmes ont un rôle défini par rapport à leurs corps, leur sexualité…


Le fait de voir des personnages féminins forts et intéressants m’a aidée mais je veux aussi mettre un bémol sur le terme « fort ». Des personnages comme Buffy, que j’adore par ailleurs, a pu nous donner l’impression qu’il fallait être « badass » pour être acceptée par la société. Pour être une bonne féministe, il faudrait taper du poing sur la table… Alors qu’il est possible d’être féministe et vulnérable, d’avoir des contradictions. Voilà pourquoi j’aime tant Cristina Yang dans Grey’s Anatomy, parce qu’elle n’est pas présentée en miroir d’un homme et qu’elle contredit toujours ce que l’on pourrait attendre d’elle. Je pense qu’il faut englober beaucoup plus dans le féminisme les parcours et les expériences qui n’entrent pas dans l’image de la femme forte, badass, guerrière…

Tu as animé un podcast sur la beauté et le rapport au corps, une thématique très présente dans ton essai, qu'est-ce qui t'intéresse dans la manière dont les corps sont perçus par la société ?

La pop culture a été la pionnière dans la représentation de corps normés et normatifs. Le personnage principal ou le love interest est toujours une belle fille blonde, mince… C’est à la fois un fantasme pour les hommes et un idéal de la fille à qui on devrait vouloir ressembler. On a toutes grandi avec cette image qui ne ressemblait pas à ce que l’on voyait dans le miroir. On se rend compte alors que personnage qui nous ressemble le plus dans un film ou une série c’est celle qui est moins aimée, qu’on ne calcule pas, qui aime un garçon qui ne l’aime pas en retour… Dans la construction du corps et de l’apparence, ça a été vraiment fatal. Même les personnages féminins qui ont été intéressants et ont changé la vision du féminisme sont dans une norme très classique : les filles de Sex and the City, de Grey’s Anatomy… Lorsqu’on a vu Hannah Horvath, le personnage principal de la série de Lena Duhnam Girls arriver sur les écrans, ça a été une révolution. Aujourd’hui, cela nous paraît fou parce qu’elle a le corps de la majorité des femmes, elle fait la taille de pantalon la plus achetée en magasins. Mais même moi à l’époque je trouvais qu’elle se mettait nue pour un rien, je ne comprenais pas pourquoi elle le faisait, alors qu’elle a participé à habituer notre regard à voir d’autres corps.

Si on va au-delà de la pop culture, la mode a été est est toujours l’industrie la plus grossophobe au monde. Elle nous a fait croire qu’il fallait rêver sur des corps sans hanches, sans formes, en embauchant des mannequins de 14 ans. Tout cela a aussi eu un impact sur nos manières de nous estimer, d’envisager ce qu’est un corps beau. Encore aujourd’hui j’entends des gens me dire qu’une femme est « bien foutue ». Pour qui ? Pour quoi ? À partir du corps, on peut vraiment parler de tout : de nous, des autres, de la société.

Les tenues de Lena Dunham dans Girls étaient toujours très commentées au moment de la diffusion de la série…

Oui et ce qui me désole c’est que je trouve qu’elle ne s’habillait pas très bien ! (rires) Il y a une manière de pouvoir non pas cacher mais valoriser ces corps qui ne sont pas vus dans la société que je trouve très bien faite dans d’autres séries comme Shrill ou dans Drop Dead Diva. Shrill est une superbe série parce que le personnage joué par Aidy Bryant est bien dans son corps, elle s’habille bien et le travail de stylisme est superbe. Ce sont les autres qui lui renvoient que son corps est un problème.
Le style a un rôle dans les séries et les films, il n’est jamais anodin.

Tu parles notamment dans ton essai d'Insecure, et justement dans cette série beaucoup de choses passent dans les vêtements, que ce soit par les messages politiques sur les t-shirts/sweats de l’héroïne, ou par des clins d'œil à la communauté noire de LA... C’est un aspect qui t’intéresse ?

Oui et je trouve que c’est une série vraiment contemporaine, notamment en termes de mode. La styliste de la série, Ayanna James, imagine l’évolution des personnages à travers la manière dont ils se situent par rapport à leur boulot. L’héroïne, Issa, est une personne politisée, qui s'intéresse aux œuvres d'auteurs afro-américains, qui travaille dans le social, elle porte donc des vêtements qui vont avec son métier : beaucoup de vintage, des habits de petits créateurs mélangés avec des pièces plus accessibles. Molly, sa meilleure amie, est avocate, elle doit toujours être "présentable", en costume ou avec des tenues de marque. Quand Molly sort avec Andrew dans la saison 4, elle se libère de son travail, elle est plus à l’aise et cela se voit dans sa manière de s’habiller. Issa aussi se lâche quand elle quitte son travail. La libération passe par les vêtements. Elles s’habillent aussi différemment selon les endroits où elles vont.

La styliste met un point d'honneur à montrer la communauté noire à travers les vêtements et l'apparat. Quand Issa et Molly mettent un bonnet dans leurs cheveux par exemple, la scène est très réaliste : toutes les femmes noires ont un bonnet de nuit. C'est une série qui réussit le pari de mettre la mode au bon endroit.

Justement tu parles du fait que tu as dû grandir dans un monde où tu ne te voyais pas à l'écran en tant que femme noire. Est-ce que ton rapport à la mode a souffert de ces représentations ?

Oui il y a quelque chose de très « hors sol » dans des séries comme Gossip Girl, que je revois en ce moment. C’était un défilé à chaque scène ! Dans Sex and The City elles sont aussi toujours très bien habillées avec leurs escarpins Manolo Blahnik.

J’ai grandi avec cette idée d’inaccessibilité, de me dire que je ne pourrai jamais me payer des vêtements comme ceux-là. Même si j’avais un jour beaucoup d’argent je ne sais pas si moralement je me dirai que je vais m’acheter un sac à 3000 euros ! On nous a imposé l’image d’une femme toujours chic, apprêtée, qui s’habille chez des créateurs et qui est irréaliste par rapport à nos vies.

Et toi comment décrirais-tu ton rapport à la mode ?

Mon rapport à la mode évolue, il est désormais lié à l’écologie. Je réfléchis quand j’ai envie d’acheter une énième robe que je ne vais plus porter dans deux mois, j’essaie d’aller vers les petites marques, vers la slow fashion. Quand on met 160 euros dans un vêtement ce n’est pas pour qu’il finisse à la poubelle l’année suivante ! Je réfléchis à mettre plus d’argent dans un vêtement mais à en acheter moins.

De mon côté, je vais énormément dans les friperies depuis dix ans. Je réfléchis aussi au fait que j’ai un corps fluctuant. J’ai envie d’avoir des vêtements qui correspondent à différentes étapes de ma vie et de mon corps, sans être obligée d’en changer. Parfois je repense à ce que je portais quand j’étais plus jeune, et je me rends compte que je ne mets plus certains habits serrés ou courts. Même pas parce que je n’en ai pas envie mais par rapport au fait que j’ai plus conscience de mon corps à l’extérieur et du harcèlement de rue. À Paris, tu sais que tu ne seras pas à l’aise si tu portes un décolleté, que les hommes feront des remarques. On nous fait croire que certains vêtements ne doivent pas être portés alors que ce sont les hommes qui ont construit leur imaginaire par rapport à des habits qui seraient plus sexy que d’autres. C’est d’autant plus le cas pour les femmes noires : il y a un jugement qui est posé sur nos corps, comme s’ils étaient par essence considérés comme sexy.

 

Dans tous les cas, j’adore la mode et elle me définira toujours. Dans les communautés noires, elle est très importante. J’ai grandi avec des parents qui s’habillaient très bien. Pour nous il y a quelque chose qui se joue de l’ordre de la survie. Quand on nous voit, en plus de notre couleur de peau, on regarde comment on est habillés. C’est un mélange d'assimilation, de vouloir bien se faire voir, de vouloir être respectable. Et ça se véhicule de parents à enfants

Tu parles de ton amour pour le vintage, est-ce que tu as de bonnes adresses de friperies à nous recommander à Paris ?

La friperie s'est beaucoup gentrifiée et pas mal de petites adresses deviennent hors de prix. S’il y a une sélection, une personne passionnée derrière qui peut te dire l'histoire des vêtements j’accepte que les prix soient plus élevés. Par exemple j'adore La Religeuse dans le 19ème, une boutique tenue par une passionnée. Ce n’est pas donné mais il y a tout le service qui va avec : on discute, elle offre un thé, elle conseille des styles... Elle s'intéresse aussi aux grandes tailles ce qui est rare.

Guerisol reste une valeur sûre. Ils ont gardé des prix très raisonnables, même si je trouve qu’avant la sélection était meilleure. Je trouvais des robes de folie à 2 euros !

Kiloshop est aussi encore intéressant parce que tu peux trouver des perles.

Sinon Le Coffre à Ménilmontant, les prix sont raisonnables et ils sont hyper sympa !

Merci à Jennifer d'avoir répondu à nos questions !

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"Féminismes et pop culture" aux éditions Stock

12 mai, 2021 — Simoné Eusebio